Nouvelle
La grande décharge

Une fois de plus, les prophètes avaient parlé dans le désert. Les cris d’alarme poussés dans les années 70 n’avaient pas été entendus et si, en ce dernier quart du XXᵉ siècle, on marchait régulièrement sur la lune, la terre dans son entier avait fini par ressembler à un dépôt d’immondices que les peuples suffoqués avaient amèrement baptisé la Grande Décharge.
Aucun continent n’avait été épargné et telle région de France qui passait naguère pour riante et fertile avait vu, en l’espace de quelques années, ses rivières se tarir et son agriculture étouffer sous l’amas des détritus. Dans les villes, c’était pire encore. L’amoncellement des déchets avait rendu l’air irrespirable et, par millions, les citadins avaient été contraints de s’égailler dans ce qui avait été jadis la campagne.
Mais, lorsqu’ils étaient parvenus, au prix d’efforts considérables, à rejoindre quelque trou et à s’y fixer, il ne leur était plus possible d’en sortir en raison des carcasses de véhicules abandonnés et de la muraille de résidus dont l’épaisseur décourageait toute tentative de percée et obstruait routes et sentiers. Ainsi, entourés d’une telle barrière, survivaient-ils en assiégés.
Pour ravitailler ces bouches affamées, les pouvoirs centraux réussissaient parfois à leur parachuter des caisses d’eau minérale et des boîtes de conserves dont les emballages venaient encore renforcer l’étau qui se refermait sur eux.
Que n’avait-on pas essayé pour se débarrasser de ces ordures ? On en avait enterré, mais il y avait maintenant belle lurette que les galeries de mine et même les puits avaient été comblés ; on en avait brûlé, mais les cendres, en se dispersant, avaient menacé d’obscurcir le ciel ; on en avait déchiqueté par divers procédés mécaniques mais, une fois cette opération accomplie, on ne savait vraiment pas quoi faire des morceaux…
Aussi, à l’aube des années 80, le monde avait-il été réduit par étapes successives à une multitude de petites communautés, isolées les unes des autres et dépourvues de tout moyen de communication direct. Dans certains îlots, l’équilibre entre les sexes avait été rompu par les accidents ou les maladies et c’était la perpétuation même de l’espèce qui était remise en jeu. Ici, des jeunes gens étaient condamnés à vieillir dans le célibat alors qu’ailleurs des filles risquaient de coiffer sainte Catherine jusque sur leur lit de mort. Et nul ne pouvait empêcher les uns de rêver aux autres, et vice versa.
Se payant d’audace, Romain — qui habitait le village de T… — s’était lancé à l’assaut de la muraille dans l’espoir d’atteindre au moins le village de C…, distant de deux kilomètres à vol d’oiseau. Bientôt, incapable d’avancer, il avait dû se résoudre à rebrousser chemin, non sans avoir eu le temps d’apercevoir, dans les lointains, la silhouette de Sabine qui le hélait. À défaut de message plus concret, ils avaient, en hurlant, échangé leurs prénoms.
S’ils avaient vécu à un autre âge de l’humanité, ils eussent sans doute couru l’un vers l’autre et se seraient passionnément embrassés, quitte à rouler sur place dans l’herbe et les fleurs des champs.
Un début d’idylle fort banal, en somme, lorsque le soleil fait tourner les têtes et infléchit les résolutions… Mais, à leur époque, la gangue qui emprisonnait leur bourgade respective interdisait toute velléité d’approche et, à moins d’une révolution géologique, il était inconcevable que quoi que ce fût pût abattre un jour la barrière qui les séparait.
Creuser une brèche, dégager un couloir entre les deux patelins devint l’idée fixe de Romain. Autour de lui, les sages et les sceptiques se contentèrent de hausser les épaules. À quoi bon, puisqu’on avait déjà tenté l’impossible, se livrer à de vains travaux et s’épuiser en efforts inutiles ?
En dépit — ou en raison — de l’apathie de ses voisins, Romain refusa de s’avouer vaincu et décida d’aborder le problème sous l’angle scientifique. Dans le cours de la dernière décennie, les frontières de la connaissance avaient reculé à l’infini et, à l’échelle de l’univers, les progrès de la science avaient abouti à des résultats surprenants ; à l’échelle du globe, par contre, ils s’étaient révélés inopérants pour lutter contre la détérioration de l’environnement. L’impuissance de l’homme à se libérer des sous-produits de son industrie apparaissait d’autant plus tragique qu’instruit à l’école de la vulgarisation, tout le monde — ou à peu près — possédait un bagage technique.
Dans cet état de paralysie qui annonçait peut-être l’extinction de la race, certains philosophes crurent déceler la revanche de la matière sur l’esprit qui avait prétendu l’asservir. Peu importait, d’ailleurs, la valeur de leurs théories puisqu’aucune explication ne portait en soi de remède susceptible de réajuster l’ordre des choses. Plutôt que de se perdre en discussions stériles, il valait beaucoup mieux trouver le moyen de sortir — au propre comme au figuré — d’une situation absurde.