Série

Moi, Marta Strumpf

Moi, Marta Strumpf

Cinq heures viennent de sonner à l’église d’Auteuil où se célèbrent les mariages comme il faut et les baptêmes assortis. Pour ne point changer, il pleut à verse. En bottes cuissardes et imperméable de cuir, la jeune femme descend du taxi, sa mallette sous le bras, devant l’un des derniers hôtels particuliers du village, coincé entre deux hautes murailles de béton. Elle en pousse la grille et fonce, tête baissée, à travers le jardin détrempé.

Courbés sous l’averse, les rares passants qui assistent à la scène la suivent un instant du regard et lui envient peut-être son ressort, son impétuosité, sa fougue, qui sont d’une pouliche de race dont aucun licol n’a encore brisé l’élan. Tandis qu’elle s’ébroue sous la marquise au bout de l’allée, la porte de l’hôtel particulier tourne sur ses gonds.

— C’est toi, Marta ? Entre, dit Clothilde en la déchargeant, dans le corridor, de son bagage. Les filles sont déjà là.

Cinq heures, l’heure du thé et des papotages entre amies sur les bonnes, les maris, à la rigueur les amants. Or, si l’on se fie à la tension qui règne, il ne semble pas que les spécimens répartis sur les fauteuils de rotin de la véranda se soient réunis pour « tailler une bavette ».

Y compris Clothilde, leur hôtesse, elles sont quatre à attendre. Karen, une grande bringue d’Américaine montée en échassier, a spécialement traversé l’Atlantique à cette occasion ; Phyllis, une Anglaise rousse qui croit fermement que le vert sied à son teint, a franchi le « Channel » ; Luz, l’Espagnole, arrive tout droit de Madrid ; Marta, une Allemande, débarque à l’instant de Munich. La plus âgée n’a pas vingt-cinq ans. Cependant, elles ne gloussent pas, ne s’embrassent pas en se retrouvant, comme les théâtreuses et les greluches. Non, elles se serrent vigoureusement la main, comme des hommes, comme des collègues de travail…

Étrange… Clothilde, une brunette au physique confortablement matelassé, distribue des scotchs.

— Ça n’est pas trop tôt ! murmure Phyllis en lapant le sien. Je me desséchais littéralement.

— Je t’en prie, dit Marta, agacée. Ton degré d’humidification ne nous intéresse nullement. Nous avons d’autres chats à fouetter.

Incontestablement, c’est elle qui domine ses compagnes. Le plus singulier, dans son cas, est que son autorité émane d’un corps de modèle réduit, qui ne plafonne guère qu’à 1 m 55 du sol. On la qualifierait de Tanagra — surtout lorsqu’on découvre, sous le pull, dans l’ouverture du ciré, les coupoles de deux seins menus d’une dureté de marbre — si les traits d’un visage aigu, percé d’yeux de couleur violine, et une coiffe de cheveux noirs et plats ne la prédestinaient, plus qu’au rôle de bibelot, à celui de briseuse de vitrines. Telle qu’elle est, en effet, elle frappe. Et l’on défie quiconque la découvre de ne pas demeurer cloué sur place à se demander quelles forces obscures sont concentrées sous ce faible volume, qui hypnotise son entourage à la façon d’une bombe à retardement. Sous une enveloppe qui paraît exclusivement conçue pour plaire, on sent presque brûler l’étoupe.

— Ainsi, constate-t-elle avec satisfaction, nous voici à pied d’œuvre. Notre rêve est sur le point de se réaliser…

— Ton rêve, Marta, s’empresse de corriger Clothilde. C’est toi, et personne d’autre, qui as pris l’initiative de nous réunir.

— C’est exact, convient-elle.

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